Les personnes désirant traduire quelques pages écrites en allemand sont les bienvenues. Écrivez-moi:

 

  Document communiqué par Georg Schifferdecker (juin 2012)

AU CAMP DE LARZAC

avec les officiers allemands prisonniers

Colonels, commandants et capitaines tissent des sandales

peignent des jouets et dédaignent les livres de la bibliothèque

par crainte de la « propagande »

(De notre envoyé spécial Etienne ANTHERIEU)

Au lendemain du verdict de Nuremberg, il nous a paru intéressant de connaître la réaction des officiers allemands prisonniers en France. Comment vivent et que pensent ces hommes qui, pour la plupart, étaient les plus ferme: soutiens du régime nazi ? Notre envoyé spécial, Etienne Anthérieu, a été autorisé à visiter un de leurs camps, au Larzac. C'est, à notre connaissance, la première fois qu'une enquête sur ce sujet est publiée dans un journal français.

Millau, 8 novembre

Passé Millau, la ville du gant, la route s'élève à travers les Causses jusqu'au plateau du Larzac. Sur des milliers d`hectares s'étendent les garrigues, déserts pierreux et dénudés, où, selon un dicton cévenol, les lézards eux-mêmes sèchent d'ennui et dont les vastes parcours semés de thym, de genêt et d'asphodèles furent de tout temps le domaine d'élection du mouton et du militaire. Le camp du Larzac, qui servait autrefois aux manœuvres d'été, est devenu un camp d'officiers allemands prisonniers; un « oflag ».

Le nom a été conservé et le décor immuable de ronces, de guérites et de miradors, mais ceux qui sont dedans ne sont plus les mêmes. Le général Buisson, directeur des Prisonniers de guerre, a bien voulu m'autoriser à le visiter.

D'abord, il faut cheminer longuement à travers un labyrinthe de barbelés dont chaque carrefour est occupé par un tirailleur soupçonneux qui me prend en charge dès que j'apparais, pour ne me quitter qu'au moment de me passer à un autre. J'arrive enfin en présence du commandant Tabar, directeur du camp.

__ S'il est aussi difficile de sortir de chez vous que d'entrer, mon commandant, dis-je, vous ne devez guère redouter les évasions !

__ L’obstacle passif non doublé d'un gardien est franchissable, répond l’officier. Or nos gardiens sont peu nombreux et beaucoup de prisonniers travaillent en dehors du camp, pratiquement sans surveillance. Pourtant nous n’avons compté, depuis le début, que neuf tentatives d'évasion, dont une seule réussie.

Des saluts, des saluts: sans fin

Ancien casernement destiné à recevoir pendant les mois d'été des troupes en manœuvre, le camp se compose de pavillons en « dur » groupés autour d'allées parallèles, et dont chacun pouvait contenir une compagnie ou une batterie. Les officiers allemands vont et viennent entre les blocs. Ils ont conservé leur tenue, ornée sur le dos et sur la jambe droite des lettres blanches, leurs casquettes et les épaulettes de leurs grades, mais la plupart ont retiré leurs décorations.

Pendant toute ma visite, je ne rencontrerai qu'une Croix de fer d’argent, ostensiblement arborée par un «junker» balafré, à monocle et crâne tondu, irréductible.

Beaucoup sont nu-tête et chaussés de sandales. Ils se promènent deux par deux dans l’allée centrale, chauffant leur ennui au soleil, et tous, à l'arrivée de l’officier français, rectifient la position et saluent d'un geste raide accompagné d'un léger cassement de reins.

Quelques-uns, assis sur des bancs, se lèvent à notre passage.

__ Ils ont la discipline dans le sang, constate le commandant. Ils se saluent entre eux matin et soir. Les colonels saluent nos sous-officiers et jusqu'aux caporaux indigènes.

__ Et, avec le temps, cette discipline ne se relâche pas?

__ Pas le moins du monde.

Nous arrivons à l’entrée de vastes ateliers où les officiers qui le demandent sont autorisés à travailler. Devant la porte, un « major » à cheveux gris, la tunique déboutonnée, est occupé à peinturlurer un jouet d'enfant
. Dès qu’iI nous aperçoit, il abandonne son ouvrage, se boutonne rapidement, rectifie d’une tape le bon ordre de sa tenue et se précipite pour ouvrir la porte, criant à pleine voix :

__ A vos rangs, fixe! Nous cheminons devant des statues pétrifiées. Le commandant Tabar m'explique qu'il a organisé ici des ateliers où les volontaires confectionnent des jouets en bois destinés à être vendus au Service Social de l'Armée.

A côté de cette salle, colonels et majors tressent dans le raphia des chaussures qui seront portées par les femmes françaises.

« Propagande! »

Dans la salle suivante, les officiers prisonniers font de la reliure. Les livres qu'ils relient sont le plus souvent français. Parfois quelque grand nom de la littérature allemande ou anglaise : Goethe, Shakespeare, Byron, Schiller.

__ Lisent-ils beaucoup?

__ Ils ont à leur disposition une bibliothèque de 1.500 volumes. Mais ils lisent peu. Le moindre écrit leur paraît suspect. « Propagande », disent-ils. Et ils en ont tant et tant subi que leur réaction de défense est immédiate. Ils désirent ne plus penser.

Dans un coin de la pièce, on me montre, sur une étagère, des prototypes de girafes et de chevaux, assemblages des boules multicolores, qui se désarticulent lorsqu’on détend le ressort qui les tient rigides. Je me sens quelque peu gêné. Mais le constructeur, un lieutenant-colonel à cheveux blancs, paraît très satisfait de ses trouvailles.

Le bénéfice réalisé, me dit le commandant Tahar, qui est volontairement minime, est versé en partie aux hôpitaux du camp, en partie à l’ordinaire des officiers. Ce sont eux qui le gèrent. Les primes d'alimentation et les soldes vont en totalité dans la masse commune, à l’exception d'une faible part, une centaine de francs pour un capitaine, qui reste personnelle. Ainsi, le colonel et l’aspirant reçoivent une nourriture identique.

Les rations quotidiennes sont calculées pour fournir 2.000 calories.

Il y a peu de malades au camp.

Le climat de Larzac est rude mais sain. Les prescriptions sanitaires sont respectées et les plus vieux ou ceux dont la santé était atteinte ont été rapatriés. Leur nombre s'élevait environ à un millier.

Nous pénétrons maintenant dans une chambrée. Un commandement guttural nous a annoncés, et nous la trouvons à l'image des ateliers, peuplée de cariatides, mais qui semblent ici nettement plus nombreuses.

Peu de colis

Les seuls meubles sont des couchettes en bois, à deux places superposées, des tables. Une planche le long des murs sert d'étagère et d'armoire. Des couvertures en nombre suffisant sont pliées au pied des lits, garnis de simples paillasses, sans draps. Quelques escabeaux servent de sièges. Aux deux extrémités du bâtiment on entend couler les fameux lavabos à robinet des anciennes casernes françaises. Les douches __ chaque officier a droit à une douche chaude par semaine __ sont dans un bâtiment spécial. Sur la table brune et grasse, un prisonnier découpait dans une boule de pain des parts de 300 grammes.
__ Reçoivent-ils des colis ?
__ Ils y sont autorisés. Mais les colis qui arrivent montrent bien la détresse présente de l'Allemagne. La plupart ne dépassent pas le volume d’un carton à chaussures. Ils contiennent du linge reprise et des lainages usagés. Parfois un pain dur et noir, une conserve américaine, des pommes ou des noix, exceptionnellement un paquet de cigarettes.
__ En touchent-ils au camp?
__ Quatre paquets par mois.

La ration des nôtres en Allemagne.

En passant, nous jetons un coup d`œil sur une chapelle aménagée par les officiers. L’autel et le lutrin en chêne sculpté sont de leurs mains. Les murs sont décorés de fresques, de facture et d'inspiration très réalistes, où l'on voit un Christ émacié et hirsute fustiger sans bienveillance des pêcheurs pleins d'humilité.

Un pasteur civil, venu volontairement d’Allemagne, et un aumônier catholique y font entendre, paraît-il, tour à tour, des paroles de Paix.

Mais si l’approche d'un Français est signalée, les homélies cessent et l'on entonne des cantiques.

 (Suite de l'article paru le 10 novembre 1946 )

C’EST MAINTENANT VERS LA ZONE RUSSE

que se tournent avec espoir les anciens nazis

Sur la place centrale du camp de Larzac ou quelques officiers se renvoient un ballon de football, « l’homme de confiance » élu par ses camarades, le lieutenant-colonel de la Luftwaffe F...s'avance vers nous, flanqué de l’interprète, le lieutenant comte von P…

Le commandant Tabar qui gouverne le camp, me les présente: Salut, courbette.

Tout de suite, l’interprète m’emboîte le pas. Il parle un français presque sans accent.

__ Nous sommes autorisés à recevoir les journaux. Les allemands et les français: Le Monde, Le Figaro, Combat, L’Humanité et les journaux de province.

__ Vous êtes donc au courant de ce qui se passe dans le monde? Que pensez-vous du procès du Nuremberg ?

Le lieutenant comte se tait, hésite. Son sourire devient indécis.

__ Je vais vous le dire enchainent le commandant Tabar. Ils n’ont pas compris les acquittements. Mais ils estiment que ce diable de Goering a trouvé le moyen de jouer une dernière bonne blague aux gendarmes. Ils en ont bien ri.

Le sourire de lieutenant comte est, en effet, revenu à cette évocation.

__ Dans ce camp d’officiers, reprend-il sans me répondre, beaucoup étaient réservistes et nazis. Dans le civil, ingénieurs, juristes, professeurs, fonctionnaires ou commerçants. Les mesures de dénazification prises dans les zones américaine, anglaise et française achèvent de les désorienter. Retrouveront-ils leurs emplois?

Il se tourne vers moi et d’un ton pathétique:

__ Devrons-nous, pour avoir à manger, nous faire manœuvres?

La réponse instinctive devant l’étendue de ce désarroi est d’évoquer l’espérance.

__ Il y-a peut-être, dis-je, pour ceux qui n’étaient pas des prosélytes…

Mais cette flamme, si rapide fut-elle, qui est passée dans le regard du lieutenant comte m’incite à ne pas continuer. Comme si j’avais déjà oublié qu’au temps de Hitler, tous, ils étaient des prosélytes, tous ils le soutenaient de leurs acclamations, avant de se préparer à le faire par les armes !

__ Ce qui nous inquiète d’avantage continue le lieutenant comte c’est l’immense misère de notre pays. Ceux qui ont de la famille, des parents âgés, des jeunes éprouvent pour leur sort beaucoup d’angoisse.

Le mirage russe

C’est à mon tour de me taire. Cette misère, les nôtres l’ont connue, eux, qui du moins, au fond de leur cœur, ne se sentaient pas responsables.
__
Recevez-vous des nouvelles de vos familles?
__ Maintenant, oui.
__ De toutes les zones?
__ Plus particulièrement de la zone russe. Il semble que les réglementations aient été levées. Les lettres que nous recevons ne sont plus censurées. Nos camarades qui ont déjà été rapatriés en zone est, le plus souvent contre leur gré, nous écrivent maintenant des lettres encourageantes. Les Russes font bon accueil à ceux qui travaillent. Et les Allemands, vous le savez, aiment le travail.

Je regarde ces joueurs de ballon, ces promeneurs bras ballants qui épuisent la tiédeur tardive du soleil languedocien et dont tout le travail, depuis tant d’années, n’a consisté qu’à détruire.

__ Ainsi, si l’on demandait des volontaires pour XXX.



__ Une espérance éclate sur le visage épanoui du lieutenant comte von P… Son nom sent la Poméranie ou les marches de Pologne. Et il cache mal son désir éperdu sous des paroles qui voudrait être démenties.

__ Les conditions pour être «rapatrié-sanitaire» deviennent de plus en plus difficiles... *

Mais j’ai compris et le commandant Tabar a compris avec moi.

Un vent qui n’est peut-être qu’une brise, se lève, capable de pousser le vaisseau démantelé de Germania vers de nouveaux ports.

Quand on se souvient de la véritable terreur panique qui s’emparait des Allemands devant l’avance des l’armées russe, et de leur fuite vers d’autres zones, un pareil retournement de situation laisse rêveur.

Nombreux sont ceux qui l’attribuent aux effets d’une propagande aussi habile que discrète.

C’est, en tout cas, une indication, qui ne doit pas être négligée,

Des moutons

Par contenance, le commandant sort une cigarette. Alors le colonel à haute casquette et le lieutenant comte se précipitent, brandissant une allumette surgie on ne sait d’où, et déjà allumée pour offrir du feu au maitre du moment.

Il nous reste encore à voir, en dehors de l’enceinte des barbelés, le stade qu’une équipe d’officiers achève de construire à l’usage de la petite ville de La Cavalerie dont dépend le camp. Terrain de football, piste, tennis, tout y sera. Des milliers de mètres cube de terre ont déjà être remues, tassés aplanis par ces travailleurs qui sont tous volontaires.

__ Ce sont ceux, me dit le commandant Tabar, dont je vous ai parlé tout à l’heure. Ils travaillent au dehors du camp, sous la seule garde de l’un d’entre eux, chef de chantier responsable. Pas une évasion!

Et il conclut à la porte du camp:

__ Des moutons n’est-ce pas? Des moutons dont on se douterait à peine qu’ils ont été enragés.

Sur la route le couchant recouvre les roches ruiniformes du Caylar de teintes sanglantes.

De loin en loin, un cadavre d’auto achève de se rouiller.

Les souvenirs d’autres ruines et d’autres cadavres m’assaillent alors, en foule, dans ce crépuscule désolé.

Ces ruines, ces cadavres, les « moutons » du camp de Larzac les désavouent-ils tous dans le secret de leur cœur ?

Etienne ANTHERIEU